Zineb Romdhane, Jean-Luc Godard et Nicolas Lumière

En pleine recherche d’un nom pour la nouvelle version de mon outil de rigging et d’animation de personnages pour After Effects, Duik (pour l’instant appelé Bassel en hommage à Bassel Khartabil Safadi), je suis tombé sur cet intéressant billet: Une Lumière jaune, de Charlélie N. pour Lundi Matin.

Je cherchais plus d’informations sur Zineb Romdhane – une des pistes de nom que je suivais – octogénaire tuée dans son appartement de Marseille pendant une manifestation contre les logements insalubres, par une grenade lacrymogène reçue en plein visage alors qu’elle fermait ses volets pour se protéger des gaz.

L’article (que je vous invite à lire dans son intégralité) la mentionne au détour d’une dénonciation des violences policières. On y parcourt de nombreux sujets, en passant notamment par la mention d’une anecdote de Jean-Luc Godard sur l’origine du patronyme des frères Lumière ; selon Godard, le grand-père des frère lumière avait pour activité d’allumer les chandelles d’une église, ce qui lui aurait valu d’être appelé Lumière. L’histoire est jolie, et son implication très bien décrite par l’article dont je parle :

Si l’on sait que les Frères Lumière sont nés à Besançon d’un père photographe avant d’inventer et de développer le cinématographe à Lyon, l’histoire de leur grand-père, elle, demeure inconnue. C’est ce que rappelle Godard : le grand-père des Frères Lumière allumait manuellement tous les soirs les réverbères du petit village où il vivait, Ormoy, dans la vallée de la Haute-Saône. D’où leur nom, Lumière, qui ne vient pas d’une opération du Saint-Esprit ou d’une dénomination a posteriori mais qui a une origine manuelle, matérielle, pauvre.

Ainsi est né le cinéma. Ce rêve de la matière et de la lumière vient d’un falotier. Si les Frères Lumière sont devenus des bourgeois grâce à leur invention, à leur sens du business et à l’exploitation de leur usine lyonnaise, leur grand-père était un homme modeste exerçant un métier difficile, méprisé à l’époque et qui nécessitait de travailler à des heures impossibles, un labeur et une condition proches d’un chiffonnier. L’art qui aura pris la succession de la peinture, prenant sa source non loin de là où est né un peintre qui par sa révolution picturale aura préfiguré ce nouvel art submergeant et hantant le 20e siècle [ndlr: plus haut, l’auteur mentionne Gustave Courbet], provient donc d’un prolétaire oublié par l’histoire.

Charlélie N. / Lundi Matin

En lisant le paragraphe, j’y ai vu une autre belle piste de dénomination pour Duik que j’aurais alors appelé… Duik Nicolas, du prénom du grand-père en question, Nicolas Lumière. J’aime tout particulièrement cette intérprétation de l’histoire, et la façon dont elle est écrite ici, et j’aurais trouvé l’intention parfaite pour Duik et les valeurs que j’ai toujours défendu dans ma démarche, tout en ayant trait à l’histoire du cinéma.

J’ai donc commencé par retrouver le passage où Godard raconte l’histoire, dans Deux fois cinquante ans de cinéma français, visible ci dessous.

À 3 mn 15 s, L’annecdote de Godard sur le grand père des frères Lumière.

Tu sais pourquoi ils s’appelaient Lumière ? (…)

Je crois que le grand-père de Auguste et de Louis allumait des chandelles dans une église de la vallée de la Haute-Saône.

Jean-Luc Godard

L’histoire paraît (malheureusement !) déjà différente de celle lue dans l’article, et avant de faire cet hommage au grand-père des frère Lumière j’ai voulu me renseigner un peu plus.

J’ai eu le plus grand mal à trouver ne serait-ce que le prénom du grand-père en question (dont j’avais besoin pour Duik), et c’est en remontant la généalogie des Lumière que j’ai pu m’en sortir.

Grâce aux archives départementales de Haute-Saône, j’ai retrouvé l’acte de naissance du père des frères Lumière, Claude Antoine Lumière, né le 13 mars 1840 à Ormoy. Et de là retrouver le prénom de leur grand père, Nicolas.

Acte de naissance de Claude Antoine Lumière

L’acte de naissance mentionne qu’il était vigneron (et non pas allumeur de réverbères !). Voulant en savoir un peu plus, j’ai remonté la piste jusqu’à l’arrière grand père des frère Lumière, le père de Nicolas, qui s’appelait… Léopold François Lumière. À ce moment là je me rend bien compte que le patronyme Lumière est plus ancien que ce que raconte Godard (à mon grand désarroi). Au passage, j’ai retrouvé l’acte de décès de ce Léopold François Lumière, le 28 mars 1841 à Jonvelle.

Acte de décès de Léopold François Lumière

Et dans le fil de ces recherches, j’ai aussi constaté que le père de Léopold (donc l’arrière-arrière-grand-père des frères Lumière) s’appelait lui aussi déjà Lumière au XVIIIè siècle.

L’anecdote de Godard est belle, mais complètement fausse. L’interprétation glanée sur l’article de Lundi Matin passionnante, mais pas pertinente. Je continue de chercher le nom de Duik ailleurs !


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